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"Une année dans la peau de Grégory Bourillon" (ou l'itinéraire d'un enfant pas comme les autres)
Chapitre 7 : Shakespeare in loose
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C’était une triste journée d’octobre, une de ces journées trop longue où on ne sait pas trop si c’est l’automne qui se termine ou l’hiver qui commence, mais qui quoi qu’il en soit n’augure rien de bon pour la suite. Il était 15h environ, le ciel était gris, une bruine froide venait de figer l’horizon, signifiant à la nature qu’il était maintenant temps pour elle d’entrer définitivement en hibernation. Grégory était dans sa chambre, allongé sur son lit, la télé allumée. La chaleur du radiateur lui réchauffait bien les pieds, mais son cœur était engourdi. Cela faisait plus de 15 jours que Farida l’avait violemment rejeté, et il avait un mal fou à se remettre de cette terrible désillusion. Pendant tout ce temps où il avait dû resté alité, il avait passé des heures et des heures à ressasser dans sa tête les images de ce moment cruel où, aveuglé par un ardent désir charnel, il n’avait pas pris conscience qu’il faisait fausse route. Peut-être que Farida n’était qu’un leurre. Peut-être que la femme faite pour lui ne s’était pas encore présentée sur son chemin. Peut-être même n’existait-elle pas. Et si, en fait, était-il fait pour être seul à jamais... ? Allongé sur son lit, la télé allumée, bloqué chez lui à cause de la grippe A qui avait sévi parmi ses coéquipiers, Grégory déprimait.
Sur l’écran, des images plus ineptes les unes que les autres défilaient. Grégory zappait de documentaires inintéressants en téléfilms soporifiques, le tout entrecoupé de publicités abrutissantes. Ici, un reportage de Patrice Carmouze sur les litières pour chats écologiques. Là, un spot pour le nouvel album de Diam’s intitulé « Diam’s chante Thierry Hazard », avec inclus le titre « Le Jerk c’est d’la boulette ». Rien de bien folichon. Seul un épisode des Pokémon avait suscité un petit intérêt, mais c’était une rediffusion d’un épisode qu’il avait déjà vu vingt fois, donc il avait zappé aussi. Il s’ennuyait.
Alors il se leva de son lit, sortit de sa chambre, et descendit les escaliers avec dans l’idée d’aller dans la cuisine pour prendre un Kinder Pingui dans le frigo. Il passa devant la bibliothèque de ses parents et, sans savoir pourquoi, s’arrêta devant. Il se rendit compte que ça faisait des années qu’il passait tous les jours devant cette bibliothèque, mais sans y avoir jamais prêté attention. Elle avait toujours été là, avec ses étagères tapissées de plus d’une centaine de livres qu’il n’avait jamais regardé. A force de la voir il en avait presque oublié sa présence, comme quand au bout d’un temps on ne remarque même plus les motifs du papier peint qui recouvre un mur. « Ou comme quand on ne fait plus gaffe aux pellicules sur la veste noire de Robin Leproux », pensa Grégory. Il ouvrit une des portes vitrées de la bibliothèque, et prit un livre au hasard. C’était un vieux livre, à la couverture en cuir rougeâtre, toute usée et poussiéreuse, on aurait dit la peau du visage de Loulou Nicollin. Le titre était : « Je sens des pieds, mais je marche en tongs quand même», par le Docteur W. Kamakita. Perplexe, Grégory lut les premières lignes. Mais, rapidement, ce qui n’était que de la simple curiosité devint une vraie révélation. Au bout de quelques pages, Grégory comprit que ce livre n’était rien de moins qu’une véritable ode libertaire à destination des personnes médiocres, comme lui. Il expliquait que même les loosers aux cheveux gras, pas très futés et sentant fort des pieds avaient le droit de revendiquer une existence heureuse, libérée, en tongs. Il emmena le livre dans sa chambre, et se mit à le dévorer. Les chapitres défilaient les uns après les autres : il resta ébaubi devant la justesse du chapitre 2, intitulé « Nullissime, et alors ? » ; fut véritablement estomaqué par la puissance du chapitre 4 « Che Guevara aussi avait du cérumen », et la prise de conscience fut totale après le chapitre 7 « La défaite, c’est dans ta tête (et un peu dans ton cul) ».
Grégory termina les dernières pages peu avant d’aller se coucher, mais il n’arriva pas tout de suite à s’endormir. Il repensait à tous les précieux conseils que ce livre lui avait donnés, toutes ces leçons qu’il lui avait inculquées. Puis il ferma les yeux, serra fort son doudou dans ses bras et se dit qu’à partir de maintenant, les choses allaient changer. Sa vie allait changer. A partir d’aujourd’hui, c’était fini, il ne serait plus la risée de l’équipe, plus personne ne devrait se moquer de lui.
Bientôt dans les Bacs, la BO du livre "Je sens des pieds, mais je marche en tongs quand même" produit par les Studios Bourillon Music & Co.
Deux jours plus tard, pour la reprise de l’entraînement, Grégory arriva en retard au Camp des Loges. Pas qu’il ait eu un empêchement, mais il avait décidé qu’aujourd’hui il arriverait en retard en prétextant que le bus était passé devant lui sans s’arrêter, comme ça arrive tout le temps aux perdants. Bon, en vrai sa maman l’avait amené en voiture comme d’habitude donc il était arrivé à l’heure, mais du coup il s’était planqué dix minutes derrière un buisson. Il avait mis une casquette « Raymond Poulidor », mais à l’envers, pour faire comme Richard Gasquet, qui était ce que Grégory avait considéré comme le plus gros des loosers qu’il connaissait. Il avait aussi un T-Shirt de Kung-Fu Panda, parce que le panda dans Kung-Fu Panda il s’était trop révolté contre tous ceux qui voulaient pas qu’il fasse du Kung-Fu parce qu’il était trop nul, donc c’était la nouvelle idole de Grégory. Et au pied, il avait mis ses chaussons. Oui, en fait il avait voulu mettre des tongs à la base, mais comme il les avait oubliés chez sa Mémé, il avait mis ses chaussons.
Arrivé sur le terrain d’entraînement, Grégory s’avança vers Antoine pour lui sortir son excuse que il était en retard à cause du bus. Antoine le dévisagea :
« Qu’est-ce qu’il y a ? » lui demanda-t-il.
« Bah, je viens vous dire que je suis arrivé en retard. » répondit Grégory.
« Ah, t’étais pas là depuis le début ? » fit Antoine en froncent les sourcils. « ‘Scuse, j’avais pas remarqué. J’me disais aussi que ça jouait vachement bien aujourd’hui… Bon bah vas-y, vas sur le terrain».
Grégory fut assez contrarié de ne pas avoir pu faire son petit effet. Puis, Antoine lança un match d’entraînement. Une équipe rouge composée des titulaires, contre une équipe bleue composée des remplaçants. « Des boulets ! » cria quelqu’un, que personne ne put identifier. Antoine donna donc une chasuble bleue à Grégory, et une autre à Sammy Traoré.
« Pourquoi je devrais jouer avec les remplaçants ? » demanda Sammy. « En plus y’a que Mamadou Sakho comme vrai défenseur dans l’équipe adverse. ».
« De ce que je vois ici, c’est le seul vrai défenseur tout court. » répondit Antoine.
Le match commença, d’un côté il y avait Mamadou Sakho, Jérémy Clément, Stéphane Sessegnon et Mevlut Erding, et de l’autre côté on retrouvait les 25 autres joueurs de l’effectif professionnel du PSG, renforcé par la CFA, les – de 17 ans, et les féminines. « Ca devrait être équilibré, comme ça » avait déclaré Antoine.
A la 25ème minute, alors que les rouges avaient creusé l’écart en marquant un 4ème but, Grégory toucha le ballon pour la première fois du match. Il passa du tibia le ballon à Sammy qui tenta un contrôle, mais le ballon ricocha sur son genou et partit sur la gauche du terrain. Jérémy Clément trottina vers le ballon, et prit de vitesse tout le milieu de terrain adverse. Sammy et Grégory se ruèrent alors vers le ballon, mais il se prirent les jambes l’un dans l’autre et se retrouvèrent tous les deux la tête dans le gazon. Jérémy Clément récupéra la balle et marqua dans le but vide.
Antoine siffla, et entra sur le terrain. « Bon, ça va pas le faire là… Les bleus, déjà j’aimerais bien que y’ait pas la moitié d’entre vous qui soient par terre en train de rire à cause des protége-tibias Winnie l’Ourson de Grégory ». Peggy Luyindula se releva, reprit sa respiration, et fit une remarque : « Bah oui coach, mais avec Sammy et Grégory on n’a aucune chance de gagner de toute façon ». Ludovic Giuly reprit « C’est vrai ça, c’est pas moi qui vais le faire le boulot défensif quand même ? ». Un brouhaha s’ensuivit ou les bleus, à l’unanimité, décrétaient que c’était pas la peine de continuer tant que Grégory et Sammy seraient sur le terrain. Antoine, conscient du problème, essayait de les raisonner : ils faisaient partie du groupe, ils devaient s’entraîner avec les autres. Les bleus n’étaient pas d’accord, ils étaient trop nuls, c’était de la triche de la part des rouges. Antoine ne voulait pas céder. Les bleus insistaient : il fallait les exclure du groupe, tant pis si Grégory allait pleurer. C’est alors que Grégory intervint :
« Oui, nous sommes des tocards ! » lança-t-il à l’auditoire stupéfait.
« Héhoo, parle pour toi » dit Sammy à voix basse.
« Non Sammy, non. Ne renie pas ta condition : nous sommes des tocards. Et il faut l’assumer. Mais nous jouerons ! Car quoi, un tocard n'a-t-il pas des yeux ? Un tocard n'a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions ? N'est-il pas nourri de la même nourriture, blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, échauffé et refroidi par le même été et par le même hiver que les cadors ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez, est-ce que nous ne mourons pas ? Et si vous nous outragez, est-ce que nous ne nous vengerons pas ? Si nous sommes comme vous du reste, nous vous ressemblerons aussi en cela. »
Tout le monde était bouche bée. Les joueurs du PSG se regardaient, à la fois circonspects mais admiratifs du courage dont faisait preuve Grégory. Il enchaîna :
« Car quand un cador est outragé par un tocard, où met-il sont humilité ? A se venger ! Et quand un tocard est outragé par un cador, où doit-il, d'après l'exemple, mettre sa patience ? Eh bien, à se venger ! La perfidie que vous m'enseignez, je la pratiquerai, et j'aurai du malheur, si je ne surpasse pas mes maîtres ! »
Les têtes étaient maintenant toutes baissées, prenant conscience qu’effectivement, sur ce coup là, ils avaient peut-être été trop loin. Mais c’est alors que la voix de Grégory Coupet se fit entendre :
« Mais qu’est-ce qu’elle nous fait la gaufrette, là ? C’est quoi cette révolte à deux balles, c’est qui qui les gagne les matchs, hein ? Qui se prend des crampons dans les genoux, des coups de coude dans la tronche ? C’est nous ! Et pourquoi c’est nous ? Parce que vous êtes des incapables ! Alors maintenant tu la fermes, et tu gicles ! ».
Grégory, sentant qu’il allait se mettre à pleurer, s’écarta du groupe et rentra aux vestiaires. Antoine fit une remontrance à Grégory Coupet mais décida que, quand même, le petit Bourillon n’avait pas totalement tort. Même si lui et Sammy était vraiment très mauvais, ils devaient participer.
Aussi, lors des deux matchs suivants contre Sochaux et Nice, c’est Sammy Traoré qui allait être titularisé en défense. Grégory ne joua lui que quelques minutes parce que bon, fallait pas déconner non plus. Et Grégory Coupet de faire ses excuses à Sammy et Grégory à la fin du match contre Nice, en reconnaissant que finalement, peut-être bien que certains autres membres du groupe étaient pas mal pourris eux aussi (les regards se braquèrent alors sur Sylvain Armand).
Et c’est ainsi que, à la veille d’une nouvelle trêve internationale, le calme était revenu au Paris Saint-Germain. Les défaites succédaient aux matchs nuls, qui succédaient aux défaites, qui succédaient à quelques victoires improbables. Des cadors côtoyaient des mauvais, des mauvais côtoyaient des tocards, le tout encadré par un entraîneur qui commençait à déprimer sérieusement. Grégory était heureux, enfin fier de pouvoir revendiquer haut et fort sa nullité sans que cela ne choque qui que ce soit. « Aaaaah », se disait-il. « Qu’est-ce qu’on est bien au PSG ! ».
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